La classe inversée en Langues Vivantes

Pédagogie

Qu'est-ce que la classe inversée  ?

La classe inversée repose sur un principe simple : dégager du temps en classe pour favoriser les échanges entre prof et élève(s) et aussi entre les élèves. Comment faire ? Toutes les prises de notes et explications chronophages ayant traditionnellement lieu en classe sont reléguées en « travail à la maison », permettant ainsi de laisser le champ libre pour l’application en classe alors que celle-ci était traditionnellement effectuée en dehors.  

Traditionnellement :

Classe inversée :

Cette méthode trouve ses origines outre-Atlantique. Elle est très pratiquée par les établissements canadiens et américains. Chez eux, cette méthode s’appelle « flipped classroom ». Certaines écoles allemandes tournées vers le numérique tentent de généraliser la mise en place du « umgedrehter Unterricht », tout comme certains professeurs en France, dont je fais partie.  

LES BENEFICES POUR LA CLASSE

La classe inversée permet d’abord, en dégageant du temps, de dépasser le carcan que constituent les quelques heures de cours hebdomadaires de LV qui ne permettent pas de faire une place suffisante à l’oral pourtant si essentiel, ni d’innover ou de mettre en place des activités motivantes et enrichissantes. Les élèves peuvent sortir du rôle de « consommateur » qui est le leur dans un cours frontal.  

À l’heure où l’égalité des chances est un enjeu primordial, la classe inversée permet d’offrir à tous le soutien nécessaire pour évoluer, là où le cours traditionnel ne favorise que les bons élèves et ceux pouvant bénéficier d’une aide à la maison car tous les exercices d’application se faisaient en dehors de l’école. Un élève qui n’avait pas compris en classe ne pouvait donc ni comprendre ni appliquer chez lui et entrait vite dans une dynamique de l’échec.  

Cette pédagogie offre la possibilité de placer le projet au centre de la classe, apportant avec lui les besoins de collaboration et de communication dont découlent motivation et entrain. Les activités participatives et ludiques deviennent la norme de la vie de classe. Les élèves s’approprient vite les règles nécessaires à leur bon déroulement. Finie la difficulté de garder une ambiance de travail dans ces moments ponctuels de relative liberté de l’élève ! Aux oubliettes le mutisme ambiant interprété comme manque d’intérêt ou de motivation alors qu’il n’était parfois que le signe d’une transition trop brutale d’un modèle de cours à un autre ! L’enseignant n’a plus besoin de distribuer la parole en espérant que chacun pourra participer ne serait-ce qu’une fois dans l’heure.  

La classe inversée est un outil précieux pour offrir liberté et autonomie aux élèves à qui on demande de plus en plus de prendre en main leur apprentissage, alors que jusque-là, nos attentes et les créneaux offerts pour les réaliser entraient en opposition.  

Les élèves gagnent en confiance et en assurance car ils arrivent en sachant de quoi le cours va traiter et en ayant probablement déjà échangé avec quelques camarades. S’ils doivent poser une question, ils se sentent moins seuls en sachant que d’autres sont dans le même cas. Le cas échéant, ils auront déjà obtenu une réponse à leur interrogation !
A cela s’ajoute que le bien-être au sein de la classe est omniprésent : ambiance de travail décontractée, plus informelle, possibilité de se déplacer en opposition à l’immobilisme du cours magistral. De plus, le travail collaboratif étant encouragé et valorisé, les élèves n’ont plus mauvaise conscience en sachant faire certaines choses moins bien que les autres car il y a forcément un moment où ils sont eux aussi reconnus pour une compétence, si ce n’est une compétence linguistique, elle sera peut-être créatrice ou technique.
Grâce à sa souplesse, la classe inversée offre toute latitude pour apporter une réponse à de nombreuses difficultés d’enseignement. Nous détaillerons plus loin les autres points positifs de cette pédagogie.  

EN PRATIQUE

  Voici ce que cela peut donner :  

  1. Une transmission des savoirs en dehors de la classe

Pour commencer, il vous faut une plateforme de partage : un bon Espace Numérique de Travail ou un blog. J’ai finalement opté pour la plateforme edmodo.com, très facile d’usage comme me l’avaient annoncé les collègues d’anglais de mon académie lors de journées d’échange sur le numérique en me la présentant. En bref, il s’agit d’un réseau social éducatif qui reprend certains codes du plus connu des réseaux sociaux bien maîtrisé par nos élèves et qui en rend son usage très naturel.
Les élèves et leurs parents y ont accès. L’inscription, gratuite, peut se faire en toute confidentialité, protégeant l’identité des utilisateurs.
Je crée des groupes et sous-groupes me permettant de partager mes contenus avec les élèves, parents d’élèves, groupes, classes, collègues concernés.  

  1. Le partage

- Je mets à disposition de chaque groupe les documents de cours, réunis dans un dossier. Les élèves y trouvent toutes les explications sous forme de texte ou de capsules vidéos à lire/visionner, des documents vidéos ou sonores abordant un fait culturel. En fonction du document, les élèves doivent comprendre, copier, prendre des notes… Le dossier contient également les liens vers des jeux interactifs en ligne pour aider l’apprentissage des élèves. > Les élèves ont donc accès aux savoirs en dehors de la classe, grâce à ma sélection de documents.

- Je gère l’agenda pour annoncer aux élèves ce qu’ils doivent avoir fait pour quand. (ci-dessous l’exemple du calendrier de l’avent créé pour tous les germanistes volontaires de mon ancien collège : chaque jour une activité ludique ou créative en différenciation). > Les devoirs peuvent être étalés sur une période, les documents venant s’ajouter au fur et à mesure de l’avancée dans le dossier partagé. J’annonce en général les tâches à effectuer avec environ 10 jours d’anticipation, l’élève doit donc organiser lui-même son travail en fonction de son temps et de son énergie. Il sait ce qu’il a à faire sur une période prédéfinie et choisit quand, où et comment.

- Je teste à distance les élèves sur certaines connaissances (évaluation formative) grâce à la plateforme, ce qui me permet de réadapter mes activités en classe en fonction des résultats. Le stress des élèves lié à l’évaluation est moindre, la réussite souvent plus élevée.

  1. Les « plus » qui permettent de gagner du temps

- Je partage sur le mur de la plateforme des articles, découvertes amusantes ou intéressantes, des actualités, annonces d’évènements dans la région (semaine du cinéma allemand…) pour les élèves qui voudraient les lire, approfondir un thème ou simplement leurs connaissances sur l’Allemagne. Ils peuvent les commenter, les « liker ». Je préférais jusque-là omettre la transmission de la plupart de ces informations au profit du temps de travail.

 

- J’organise l’échange avec les élèves et leurs parents en dehors du temps classe.
- Nous pouvons lancer un sondage, par exemple pour élire la meilleure proposition de slogan qui sera celui de notre future campagne de pub. Ce sondage a donc lieu en dehors de la classe et permet à chacun d’apprécier les propositions et de choisir la qualité et non par affinité.
- Les élèves, quant à eux, peuvent poster des questions en sélectionnant le(s) destinataire(s). Ils trouvent réponse chez leurs camarades et sont donc acteurs de leur apprentissage.
> Ceci permet de réorganiser totalement la classe dans le temps et l’espace pour favoriser les activités collaboratives.  

  1. Réorganisation du temps et de l'espace dans la classe

  Grâce à ce déplacement de la transmission du savoir, la classe devient un lieu où l’on communique, échange, partage des savoirs, où l’on se sent bien.

Les étapes successives :
- Dans la première phase de compréhension d’une problématique, d’un fait de langue ou d’un fait culturel, j’aime laisser les élèves échanger sur ce qu’ils en ont compris et/ou retenu. Le fait que chacun le formule à sa manière aide le groupe à comprendre et retenir davantage. C’est le moment où les élèves partagent leurs trucs et astuces d’apprentissage dans une démarche collaborative. La reformulation est essentielle dans le processus d’appropriation et de mémorisation !
- Suit une phase d’entraînement guidée par l’adulte, lors de laquelle chaque élève peut consolider ses savoirs et/ou savoir-faire de façon plus individuelle. L’apprentissage peut se faire de façon plus ludique que sous la pression permanente du temps. Je propose des activités, conseille, fais progresser chacun en fonction de ses besoins.
- On peut ensuite se lancer dans l’élaboration d’un projet. Ma présence auprès des élèves se concentre alors avant tout sur l’aspect méthodologique de la réalisation. Je leur apprends à faire des recherches, à s’organiser, à créer en réfléchissant aux différentes étapes incluant la réflexion sur la présentation finale (notamment comment transmettre intelligemment le lexique inconnu aux autres).
- Enfin, la classe devient le lieu de la transmission horizontale : les élèves se montrent, s’exposent, s’expliquent les choses entre pairs, se transmettent des connaissances qu’ils sont allés chercher pour les autres dans le cadre de réalisations individuelles ou collectives, en débattent.  

L’espace aussi devient modulable. On peut d’abord travailler en îlots, favorisant l’interaction entre les élèves. Il m’est souvent arrivé de « délocaliser » la classe pour réaliser une activité au foyer, au CDI, voire en extérieur au gymnase ou dans la cour. J’avais ainsi l’espace (et le matériel) nécessaire pour réaliser une dictée interactive (lors de laquelle les élèves sont amenés à courir), un speed-dating argumentatif ou un café-débat (où il est bien que les élèves ne soient pas collés les uns aux autres) ou un parcours d’orientation dans une ville imaginaire (à l’aide de bancs, plots…). Le mouvement est, on le sait aujourd’hui, un des aspects favorisant l’apprentissage.  

AVANTAGES

  Voici une petite liste non exhaustive des autres raisons qui devraient vous donner envie de passer à la classe inversée :  

Un outil de différenciation 

- gestion de l'hétérogénéité : il est possible de former des groupes hétérogènes dans lesquels les meilleurs élèves pourront aider les plus en difficulté, ou des groupes homogènes dans lesquels les plus aisés pourront approfondir pendant que l’enseignant prend en charge les plus faibles.
- chacun son rythme de compréhension, d’écriture, de formulation La présence d’ordinateurs ou d’un coin bibliothèque dans la classe permet aux plus rapides de faire les « devoirs », jeux d’apprentissage ou de lire un livre en langue étrangère en attendant que tout le monde ait terminé. Dans ma classe, c’était le moment privilégié pour le projet de littérature jeunesse en langue allemande.

Autonomie de l’élève 

- L'enseignant accompagne l'apprentissage en mettant l’accent sur la méthodologie : il apprend à apprendre.
- L'élève est autonome et responsable vis-à-vis de son apprentissage. Il maîtrise le « quand » (en fonction de son emploi du temps personnel), le « où » (à la maison, au CDI, en permanence, accompagnement éducatif ?) et le « comment » (seul ou à plusieurs ?). - Il peut lire ou visionner les contenus et les explications autant de fois que nécessaire et y revenir plus tard.
- Les élèves peuvent grâce aux learningapps prendre en charge leurs révisions en créant leurs propres outils de révisions. Et qui de mieux qu’eux-mêmes pour connaître leurs difficultés, trouver des solutions pour les pallier !? Tout ce que l’enseignant doit faire est corriger quelques erreurs avant le partage.  

Un apprentissage tourné vers l'avenir

- La classe inversée forme l'élève aux nouvelles technologies : usage de l’outil numérique grâce aux tablettes ou au BYOD (Bring your Own Device), utilisation intelligente d’un réseau social (de plus en plus fréquente en entreprise).
- égalité des chances : la classe devient un lieu d’échange, d’entraide et de complémentarité et ne stigmatise pas en fonction des (non) capacités de chacun. Tous les élèves partagent ensemble leurs astuces de mémorisation et compréhension et reçoivent une aide personnalisée dans la mise en pratique.  

LES DIFFICULTES QUE J’AI RENCONTREES

  - Il faut s’assurer auprès des parents et/ou de l’établissement d’un accès à internet facilité pour tous les élèves. J’ai été amenée à expliquer les enjeux de ma méthode de travail à certains parents se plaignant de ne pouvoir limiter l’utilisation d’internet à leur enfant à cause de mon cours. Toutes les familles ont compris mes arguments et trouvé des solutions pour contrôler l’usage numérique de leurs enfants.
- Au début de la mise en place de cette façon de travailler avec mes classes, cela m’a coûté de nombreuses heures de travail pour trouver mes outils de travail et prendre en main. Les élèves ont eu une adaptation très rapide. A présent, mon travail se concentre sur la gestion des différents groupes en parallèle dans la classe. Il faut offrir plusieurs possibilités d’activités aux élèves pour qu’ils soient toujours en action.
- Le cadre doit être particulièrement bien défini.
- Il faut veiller en amont à la maîtrise du « langage de classe » en langue étrangère pour un bain linguistique optimal. C’est pourquoi je n’ai utilisé la classe inversée avec les plus jeunes que ponctuellement, la première année d’apprentissage me servant avant tout à mettre en place les habitudes nécessaires au bon déroulement dans les classes supérieures.  

Conclusion

  Cette approche pédagogique a fortement changé la relation de mes collégiens à l’apprentissage. Ils sont actifs et non consommateurs. Bien davantage que l’apprentissage de ma matière, cette méthode d’enseignement leur ouvre un horizon différent en leur donnant à la fois le goût d’apprendre et la manière d’y parvenir. Je suis moi aussi bien plus active en classe et ai hâte de retrouver mes élèves pour les accompagner dans leur apprentissage. Les cours sont vivants, l’atmosphère est agréable. Un élève en difficulté m’a dit il y a quelques temps : « Mais avec vous, Madame, c’est pas l’école ! ». J’ai pris cela comme un compliment mais souhaiterais qu’à terme, ce le soit. Ceci signifierait peut-être que tous les élèves auront envie d’y venir !    

Sur l'auteur :

KATIA STACHOWICZ
Co-auteur de la collection Blick & Klick des éditions Hatier (http://blickundklick-hatier.fr/), publications sur site académique (http://www.ac-grenoble.fr/disciplines/interlangues/file/LV_Numerique/Adventskalender_Projekt.pdf ) Enseignante en secondaire depuis 2006, experte TICE pour l'Académie de Grenoble, animatrice linguistique et formatrice d'animateurs linguistiques dans le domaine franco-allemand au sein des associations BILD-GÜZ (http://bild-documents.org/).